il a été formé à l'école Estienne en Diplôme de Métiers d'Arts Typographisme. Il cultive des activités artistiques de musique et de peinture, tout en exerçant le métier de designer graphique.
Organiser le Khaos
par AgnÈs Savelli • exposition à la palette des possibles, Toulouse
« L’art permet ce temps d’allées et venues entre la destruction et la reconstruction mentale d’une image ; il s’agit d’essayer de réfléchir à l’instant photographique, de le repenser, de le reconstruire comme pour mieux le comprendre. » Richard Cousin.
Pour Richard Cousin, le chaos est un état naturel du monde. Son œuvre se construit sur un travail de mémoire à partir de photographies documentaires qui montrent un état du monde dévasté par les catastrophes naturelles ou les guerres.
L’exposition présente des évènements de l’actualité qui témoignent d’une urgence. L’artiste a peint successivement : les inondations en Lybie, le séisme au Maroc, les inondations de Valence, puis la guerre en Ukraine, celle qui oppose Gaza à Jérusalem et comme en rupture avec l’actualité, il propose une vision de Penmarh, un rivage de son enfance.
Richard Cousin passe moins de temps à peindre qu’à rechercher les images médiatiques qui l’interpellent. Le regard en veille sur l’actualité, son choix se porte sur les photographies les plus chaotiques, les plus fouillées, les plus saturées en détails, soit parce que ces photographies prises en grand angle donnent une vision de larges scènes d’effondrement et de dispersion, soit parce que l’évènement est photographié avec quantité d’éléments détruits et éparpillés.
À partir de sa sélection d’images saturées d’éléments, l’artiste crée une banque visuelle qu’il classe par évènements. Pour chaque évènement, Richard Cousin se crée une palette d’une dizaine de photographies thématiques. A partir de cette palette, il va prélever des éléments existants sur les photographies et opérer un cadrage pour élaborer une image recomposée. Sa peinture explore un mouvement de va et vient entre la destruction et la reconstruction d’images. Il n’y a pas systématiquement de superposition de photos, mais une surimpression de détails et un recadrage qui visent à augmenter l’effet de chaos pour un même évènement. Par un jeu de confusion, il recrée une image complexe.
Techniquement, l’artiste opère un travail numérique de projection des photos pour dégager 3 axes de recomposition plastique : la sélection des éléments et le cadrage de l’image recomposée ; le choix de l’unité chromatique de l’image qu’il va peindre détermine une série ; la contrainte restrictive de deux couleurs juxtaposées dont il explore toutes les nuances afin de pousser au maximum les contrastes entre les touches + ou – saturées sur le blanc de la toile.
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Lors de la recomposition, l’artiste cherche à accentuer la dispersion et le fourmillement des éléments qui éparpillent le regard. Il s’agit de créer plusieurs points d’ancrage visuels pour accroitre la dispersion du regard et l’impression de désordre.
L’absence d’un centre unique caractérise ses compositions. L’absence de perception d’un centre immédiat accentue l’effet chaotique : tout est débris, éclatement, dispersion… Par ce parti pris optique, l’artiste ajoute du chaos au chaos.
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En jouant sur la confusion des traits et des points, sur la saturation des couleurs ou leur transparence, sur la place du blanc sur la toile, le peintre trace dans le fourmillement de la matière la représentation d’un monde suspendu entre réalité et abstraction.
L’aspect chaotique de l’image appelle dans tous les cas une clarification. Ces peintures se présentent comme un inachèvement artistique (non finito) qui requiert la coopération du spectateur pour recomposer la structure de l’image. Le déplacement du regard du spectateur est essentiel pour reconstruire l’image brisée et confuse qui lui est donnée à voir. L’effet de chaos suggère des formes qui laissent place à l’imaginaire de chacun.
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Focus sur les séries exposées
Série Terre de Sienne Lybie, Maroc, Valence
Les inondations meurtrières de Derna en Lybie en septembre 2023 (4300 morts 8000 disparus selon MSF), le tremblement de terre au Maroc en 2023 et les inondations de Valence en octobre 2024
L’unité chromatique découle des couleurs principales propres aux photos médiatiques collectées pour ces 3 évènements. L’artiste s’est aperçu que les photographies de ces 3 évènements pourtant disjoints par les lieux et leur temporalité partageaient des traits communs : effondrement des constructions, débris d’éléments bâtis, sable jaune ocre, les militaires en treillis de camouflage « tous ces éléments sont de la même couleur, Terre de Sienne, on s’en aperçoit avec Photoshop ».
A partir de la matière d’origine, l’artiste a augmenté l’éparpillement par le travail de la lumière et du blanc. Le blanc de la toile entre dans la composition de l’image et donne par endroits des effets de transparence où l’œil traverse la matière, le blanc installe un vide, l’image se creuse sans fin. La lumière augmente la saturation de l’image et crée des effets de tension haute ou basse.
Série gris rehaussé d’argent l’Ukraine
Les sujets : vue aérienne de l’Ukraine, vue de façades démolies, de face.
Le choix des couleurs gris clair et gris sombre se justifie par le fait que le conflit a démarré en hiver et l’actualité de ce pays est devenue grisâtre.
La couleur métallique symbolise d’abord les armes et l’artillerie envoyées par l’Europe en soutien à l’Ukraine. Cet aspect de l’actualité a été largement débattu dans les médias. De plus, la couleur du métal qui représente l’argent dénonce un conflit valorisé d’un point de vue financier, elle souligne l’industrie de guerre et la déshumanisation.
Ces touches métallisées dans lesquelles la lumière se reflète, augmentent l’effet de confusion entre les traits et les points et viennent accentuer la représentation du chaos.
En se déplaçant pour reconstituer l’image, on notera les contrastes entre les gris + ou – opaques pour laisser filtrer la lumière, des jeux graphiques entre les traces liquides non uniformes et l’épaisseur des pointes de pinceau très appuyé qui forment des points de matière saillante.
Série orange fluo, Gaza et Jérusalem
Vues de Jérusalem et Gaza acryliques orange fluo, lumière réfléchissante pour accentuer l’effet de reflet et de chaos.
Jérusalem 1er tableau à gauche les premières roquettes tirées, la même image est représentée en miroir inversé
Jérusalem 2sd tableau, bâtiments en flamme
« Le pauvre homme Gaza » un titre ironique, il s’agit d’une interprétation d’une image matricielle créée par IA. Elle présente une invraisemblance (le père ne peut pas porter ces 4 enfants sur le dos) qui accentue l’empathie portée au sujet humain.
Cette approche de l’invraisemblable est aussi la manière dont Richard Cousin approche sa peinture, c’est-à-dire prendre des morceaux de différentes images, pour en reconstruire une qui est sienne.
Série noire, le rivage breton de Penmarh
Il s’agit d’une peinture d’après une photo d’enfance, la mer se retire au loin, la dernière ligne de couleur gris clair signale l’eau. L’horizon a été effacé de la composition pour laisser une large bande blanche horizontale, ce qui enlève le réalisme de l’image et la rend proche de l’abstraction.
Il n’y a pas de centre pour ancrer le regard, de ce fait plusieurs chemins sont possibles pour circuler dans l’image et s’en approprier la lecture. Macro vision ou micro fiction, ce tableau appelle une coopération particulière du spectateur pour reconstruire l’image matricielle.
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Pour conclure, un détail qui n’en est pas un : la signature du peintre est apposée sur la tranche du tableau pour ne pas perturber la lecture planaire de l’image par l’interférence d’une graphie linéaire…